Article de France Catholique

A l’occasion de l’Exposition  Appelée « des ténèbres à son admirable lumière » 1P 2, 9, interview de Sœur Thérèse-Benoîte, Artiste peintre et religieuse, au Cloître des Billettes, Paris, en Mars 2012.

Afin de venir en aide au projet de construction de sa communauté, le « Carmel de Marie Vierge Missionnaire », sœur Thérèse-Benoîte, jeune professe simple et artiste peintre de métier expose une série de toiles dont la vente ira directement au profit de la souscription lancée en 2008. L’exposition aura lieu dans un des plus vieux cloîtres de Paris, « Les Billettes », géré aujourd’hui par l’Eglise protestante luthérienne qui lui offre gracieusement ses murs.

FC : Sr Thérèse-Benoîte, avant de rentrer en Communauté, vous avez vécu de nombreuses années sur Paris comme artiste peintre sous le nom de Delphine Barat, quelle place occupait la peinture dans votre vie passée ?

La peinture remplissait toute mon existence, elle occupait non pas « une » place, mais toute la place… il a fallu ma conversion puis mon appel à la vie religieuse pour m’en rendre compte et lui redonner sa juste mesure. Avec le recul du temps, je vois la peinture comme un chemin de grâce et de vérité qui m’a conduite vers Dieu.

FC : Vous avez commencé à peindre très jeune, dès l’âge de 6 ans ?

Oui, … car enfant, j’ai eu des problèmes scolaires, de langage, j’étais dyslexique, parlais très peu, avec un côté un peu sauvage… Au sortir du CP, face à mes limites, l’institutrice avait remarqué mon attraction pour le dessin et a conseillé à ma mère de m’inscrire à un cours de peinture. A partir de là et jusqu’à mon entrée au Carmel, la peinture ne m’a jamais lâchée. Elle a été un moyen qui m’a sauvée de cette impasse, comme une béquille sur laquelle j’ai pu m’appuyer. En d’autres termes, elle m’a permis d’exister, de vivre de façon équilibrée et de m’exprimer autrement qu’avec des mots…

FC : Vous peigniez quoi ? Quel genre de peinture faisiez-vous ?

Toute petite j’ai peint « sur le motif » ce que je voyais, j’ai appris à regarder la nature, à l’aimer, à la contempler et à m’émerveiller. J’ai eu la chance d’avoir des professeurs excellents qui m’ont non seulement transmis un « métier », mais qui ont su m’ouvrir à une dimension spirituelle du monde et guidée vers toujours plus d’intériorité et d’authenticité. Par ma régularité dans la pratique et la persévérance dans l’ouvrage sans cesse à recommencer, je peux affirmer que j’ai vécu (dès mon adolescence) une certaine forme d’ascèse ou discipline intérieure. La peinture m’a construite, et donné dans une certaine mesure le goût de la contemplation, du silence et du recueillement ; et sans m’en rendre compte, de nombreuses vertus se sont fortifiées en moi, jusqu’à aimer à me répéter cette célèbre phrase de Cézanne : « Je suis rentrée en peinture comme on entre en religion ».

De fait, mon apprentissage en peinture s’est fait par le réel. En ce sens, je suis figurative et le reste à jamais, même si plus tard, peu avant ma conversion, mon travail s’est orienté vers l’abstraction.

FC : Vous associez volontiers votre conversion à votre évolution plastique, pourquoi ?

Parce que ma conversion s’est faite dans mon atelier. A l’âge adulte, lorsque j’ai senti que j’avais un « métier » et une certaine pratique entre les mains, une question s’est imposée à moi : « Qu’est-ce que tu veux peindre ? ». Au fond de moi, il y avait quelque chose qui me brûlait, et me disait : « tu as quelque chose à dire au monde ». La peinture m’a permis ce premier questionnement auquel s’en sont ajoutés d’autres plus largement existentiels : « Quel est le sens de ma vie ? » « Où vais-je » …et cette fameuse réplique de Pilate à Jésus : « Qu’est-ce que la Vérité ? » Dès lors, j’ai vécu une « crise » sans précédent. Je tournais dans mon atelier comme un lion dans une cage, la soif et la faim au ventre d’avoir des réponses. Confusément, je sentais que l’enjeu était intérieur et la solution n’était pas à chercher à l’extérieur de moi… je comprenais que je portais en ma personne cette vérité…

Aussi, ces réflexions et questionnements ont eu inévitablement des répercussions sur ma peinture vous vous en doutez… et c’est à ce moment-là que je suis passée à l’abstraction. Mais cela s’est fait naturellement, dans la continuité de mes recherches plastiques.

FC : Qu’est-ce qui vous a amené à la foi ?

Il faut savoir que je suis une « reconvertie ». J’ai été baptisée enfant et élevée dans une famille catholique mais peu pratiquante, tout en fréquentant des écoles chrétiennes, et les scouts… A mon arrivée sur Paris, à 17 ans, j’ai tout lâché. Aussi ai-je vécu sans Dieu durant de nombreuses années…

A l’heure donc où j’ai rencontré Jésus plus personnellement, je vivais en concubinage (pacsée) avec un garçon depuis 7 ans, et partageais ma vie entre mon atelier au « Ventre de la Baleine », l’enseignement (je dispensais des cours de peinture dans différents centres culturels sur Paris et en banlieue), et ce petit ami.

Concrètement, c’est par la médiation de 2 personnes que j’ai retrouvé la foi : la première est une amie peintre, qui a eu l’audace de me parler de sa relation très simple et familière avec Jésus dans la prière, me faisant toucher à mon grand étonnement la proximité d’un Dieu transcendant. La 2ème personne est un prêtre qui donnait des enseignements à l’Ecole Cathédrale. Par lui, j’ai pu goûter les vérités de la Foi et trouver le chemin d’une intelligence des voies spirituelles selon la sagesse de notre mère Eglise.

FC : Quels changements et répercussions ont eu ce chemin de foi dans votre vie ?

Une immense joie et débordement d’amour m’habitaient, j’aurais serré la terre entière dans mes bras ! En peinture, j’ai vu ma créativité se décupler, des formats de toiles s’agrandir et une paix cachée indescriptible sans précédent m’envelopper… La prière devenait une nécessité pour peindre et vivre…

Peu à peu des lumières se posaient en moi, sans condamner ou juger, elles me disaient « d’une part : ce don m’a construite depuis mon enfance, mais il ne m’appartient pas, il est un pur cadeau du ciel, et d’autre part : ce métier n’est pas une fin en soi mais un moyen comme un autre pour toucher l’infini… ». Puis des évidences ont eu raison de ma vie désordonnée, après un an et demi de discernement, avec le soutien des sacrements, la prière et un accompagnement spirituel, je me suis séparée de mon petit ami.

FC : Lorsque vous quittez votre ami, aviez-vous déjà reçu votre appel à la vie consacrée ?

Non, je l’ai reçu plus tard. Après ma rupture avec mon compagnon, je suis allée vivre dans mon atelier où j’ai beaucoup travaillé en peinture et j’ai été très sollicité pour des expositions d’Art contemporain. Or, dans l’hiver 2004, je ne suis plus arrivée à peindre, j’avais l’impression d’avoir les bras coupés. Face à mon désarroi, je suis partie durant l’été, en retraite à La Flatière, puis à Lourdes en prévision de la venue du pape. Durant 15 jours, insomnie totale ! J’ai vu la fatigue m’envahir… je ne comprenais plus rien à ma vie ! Et voilà que le lendemain de mes 33 ans, le vendredi 13 août, je me confesse et m’effondre en larmes, le prêtre m’écoute et me dit simplement : « – Avez-vous déjà pensé à la vie religieuse ? ». Mon cœur ne fait qu’un tour ! J’ai envie de répondre à la fois « oui » et « non », car au tout début de ma conversion j’y avais songé, mais un ami peintre m’avait ôté cette idée en me disant de façon péremptoire que ma vocation était la peinture, aussi, l’avais-je enfoui au fond de moi sans plus jamais y repenser ! Là le ciel au-dessus de ma tête s’ouvre, une grande paix m’envahit, je sèche mes larmes, la certitude et l’évidence de ma vocation religieuse au cœur. Aussitôt, j’ai supplié Marie à la grotte de me trouver une communauté, et 2 jours plus tard le 15 août, j’ai rencontré les frères et sœurs du « Carmel de Marie Vierge Missionnaire ».

FC : A votre appel, êtes-vous rentrée tout de suite en Communauté ?

Non, j’ai attendu encore un an car un deuxième impossible s’est présenté à moi : je voulais répondre au seigneur mais la peinture me retenait, j’avais l’impression que je ne pouvais pas vivre et marcher sans cette « béquille ». Après une retraite Agapè et la mort de Jean-Paul II le 2 avril 2005, j’ai eu la grâce de pouvoir dire un « oui » plénier, total à Jésus, j’étais libre… et c’est en juillet 2005 que je suis arrivée à la « Vierge Missionnaire ».

FC : Parlez-nous plus précisément de votre exposition. Est-ce des toiles récentes ? « Pourquoi ce titre « Appelés des ténèbres à son admirable lumière » ?

L’exposition présente une série de 21 toiles et une quarantaine de dessins/aquarelles/lavis produits juste avant mon entrée au Carmel, dans ce laps de temps décisif, compris entre ma conversion et mon appel (en 2003-2005) évoqués ci-avant, auquel j’ai ajouté 2 œuvres plus récentes des « tableaux lumineux », témoignages de ma vie nouvelle dans l’aujourd’hui de Dieu.

Ce titre emprunté à la 1ère épitre de Pierre témoigne de l’itinéraire de toute âme conduite par la grâce vers Dieu, et de façon plus voilée de mon propre cheminement intérieur, vécu pour ma part des « ténèbres de l’ignorance à la pleine lumière du Christ ». Ces ténèbres font écho aussi au milieu très corrompu dans lequel j’ai pu évoluer, à mes amis artistes du « Ventre de la Baleine » touchés énormément par l’alcool, la drogue, et autres dérives… auquel mystérieusement le Seigneur m’a arrachée. J’y vois aujourd’hui un appel pressant à prier et intercéder pour eux.

FC : La Parole de Dieu tient une place importante, pourquoi ?

Volontairement, chaque œuvre est montrée en regard de la Parole de Dieu, sur un même plan d’égalité visuel. Elles sont autant de sentences pouvant éclairer les tableaux et guider le spectateur vers cette lumière du Christ.

FC : Comment définiriez-vous votre peinture ? La série de 2003-2005 semble différente dans son approche par rapport aux 2 autres œuvres plus récentes.

L’ensemble se situe du côté de l’abstraction mais sans pour autant être en dehors de la figuration. Longtemps j’ai construit mes toiles figuratives d’une manière abstraite, et inversement ces toiles abstraites sont nourries d’un rapport étroit à la nature. J’aime le réel et ces œuvres veulent suggérer de multiples correspondances avec la réalité et laissent le spectateur riche de plusieurs interprétations.

Les 21 toiles produites en 2003-2005 trouvent leur expression par des jeux de couleurs, volontairement saturées, et une structure constituée par un réseau de lignes verticales et horizontales qui s’est développé au fil de mes recherches jusqu’à former comme une « grille » plus ou moins serrée et libre dans l’espace. Avec le recul du temps, je vois dans ce réseau graphique, l’impression de la croix du Christ. A titre plus anecdotique, je peux dire que dans l’instant même de l’exécution de la toile, j’avais dans mon corps et à mon esprit, la certitude intérieure de me « construire » intérieurement comme l’on bâtit une maison. Une force d’âme sans précédent, toute cachée mais bien réelle, m’était donnée par la répétition de ces traits en forme de croix. Cette expérience unique de l’incarnation du Christ en moi demeure à jamais vivante et reste un point d’appui inépuisable pour toute ma vie !

A cela, s’est ajoutée, à mon plus grand étonnement, l’utilisation irrésistible de la couleur rouge, un vermillon lumière, qui n’est autre à mes yeux aujourd’hui que l’expression du Sang du Christ, un Sang rédempteur, libérateur et sauveur, porteur de « vie » (et non un sang morbide !).

A l’heure où ces toiles ont été réalisées, j’ai pu donc expérimenter concrètement la force agissante de l’Esprit Saint et combien ma vie intérieure nourrie de prière et de foi influençait toute l’orientation de mes recherches plastiques.

FC : L’exposition se termine par ces deux « tableaux lumineux » crées pour la circonstance. Expliquez-nous votre démarche.

Cette série de 2003-2005 me semblait en décalage avec ma vie d’aujourd’hui, aussi ai-je tenté de présenter de nouvelles œuvres.

Elles présentent des amorces de recherches sur la lumière à partir de supports électriques (néons) et essaient volontairement de mettre en évidence la force d’une symbolique chrétienne omniprésente dans notre inconscient collectif occidental. Il s’agit d’une peinture en tant que « signe », qui voudrait donner à voir un reflet de la lumière éternelle. Ces « signes-symboles » jouent sur leur ambiguïté comme : ciel – mer / robe – sanctuaire (26a-26b), ciel – rideau (25a-25b) pour mieux susciter chez le spectateur sa mémoire, son imagination, son intellect, et son cœur que l’œuvre voudrait conduire en ses profondeurs (inhabitation divine).

Plus concrètement, l’œuvre éteinte puis allumée, tente une mise en relation avec les réalités invisibles de la Foi en ce Dieu de Jésus-Christ. Elle joue sur le visible et l’invisible, le caché de Dieu et la contemplation d’un Mystère. Du moins elles voudraient en donner le goût à tous ceux qui prendront le temps de les regarder…

FC : Cet événement a une double portée personnelle et communautaire. Quelles sont-elles ?

Oui, de façon cachée et personnelle, cette exposition est la possibilité de clore cette étape de ma vie de peintre pour m’offrir davantage en plénitude à Celui qui m’a appelée à sa suite. Et ensuite à un niveau plus communautaire, elle est un moyen de venir en aide à notre projet de construction. J’aime à penser que cette double réalité n’en fait qu’une, car n’est-ce pas dans mon atelier du fond du « Ventre de la Baleine » que ce sont constituées les fondations de ma vie conventuelle d’aujourd’hui ? J’y vois des ponts d’amour entre Atelier-Chapelle-Ermitage, et c’est toute ma joie !